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Et il faut se rappeler qu’il n’y a rien de plus difficile à prendre en main, de plus périlleux à conduire, ou de plus incertain dans son succès, que de prendre la tête de l’introduction d’un nouvel ordre de choses. Car l’innovateur a pour ennemis tous ceux qui ont bien réussi dans les anciennes conditions, et de tièdes défenseurs dans ceux qui pourraient bien réussir dans les nouvelles.

– Machiavel, Le Prince

Contrairement à la prédiction de Machiavel selon laquelle l’innovation est toujours difficile à mettre en œuvre, la première étape de la transformation numérique de la diplomatie a été un succès étonnant. Pour une profession qui a une propension intrinsèque à cultiver la tradition, à défendre la hiérarchie institutionnelle et à résister au changement, l’essor de la diplomatie numérique n’a été rien de moins qu’une révolution. Moins d’une décennie après le lancement des premiers réseaux sociaux, 90 % de tous les États membres de l’ONU ont établi une présence sur Twitter et 88 % ont ouvert un compte Facebook, avec une audience combinée de 325 millions et 255 millions, respectivement, de followers, de likes et d’utilisateurs (Twiplomacy 2016).

Poussés par la possibilité de s’engager auprès de millions de personnes, en temps réel et à des coûts minimes, les ministères des affaires étrangères (MAE), les ambassades et les diplomates ont développé une constellation de nouveaux outils et méthodes à l’appui de leurs activités. Ils vont de l’utilisation de plateformes dédiées pour s’engager auprès des communautés de la diaspora et des publics étrangers, à la communication avec les ressortissants en période de crise internationale, en passant par le développement d’applications consulaires pour smartphones (Bjola 2017b).

La diplomatie numérique – c’est-à-dire l’utilisation des technologies numériques à l’appui des objectifs diplomatiques – n’est donc plus un domaine d’expertise inchoatif qui tente de trouver son équilibre dans un monde mis au défi et disrupté par l’avancée des technologies des médias sociaux. Dans le même temps, Machiavel pourrait encore avoir raison, car les structures organisationnelles en général, et celles des MAE en particulier, sont notoirement difficiles à changer, et les premiers succès pourraient donc ne pas se traduire par des résultats à long terme (Bjola 2017a). Pour ce faire, la diplomatie numérique devrait démontrer qu’elle possède non seulement une valeur tactique pour communiquer les positions et les intérêts des AMF, mais aussi une importance stratégique en tant qu’élément de l’art de gouverner, en comprenant comment la technologie influe sur les relations entre les États, et en développant les capacités pour répondre à ces opportunités. En d’autres termes, pour que la diplomatie numérique renforce son profil institutionnel au sein des MAE, elle doit échapper à la tentation de rester dans les limites de la communication publique et démontrer sa valeur stratégique pour faire avancer les objectifs de politique étrangère.

On va aborder cette question en deux étapes : d’abord, en abordant quatre idées fausses sur le rôle de la diplomatie numérique en tant qu’instrument de politique étrangère ; et, ensuite, en expliquant comment la diplomatie numérique peut passer de la tactique à la stratégie. Il sera ainsi soutenu que le “piège de Machiavel” n’est guère inévitable dans ce cas, et que l’élan novateur de la diplomatie numérique peut être renforcé par une meilleure compréhension de ce que la diplomatie numérique peut faire, de ce qu’elle ne peut pas faire, et en évitant de brouiller les pistes entre les deux.

Idées fausses

La première idée fausse, et étonnamment courante, au sujet de la diplomatie numérique est le mythe de Superman, qui prétend que les technologies numériques peuvent conférer des pouvoirs extraordinaires à ceux qui les utilisent et, ce faisant, les aider à accroître leur influence diplomatique à des niveaux qu’ils ne pourraient pas atteindre autrement. C’est en grande partie pour cette raison que les petits et moyens États (par exemple, la Suède, les Pays-Bas, le Mexique, Israël, l’Australie) se sont montrés si enthousiastes à l’idée d’adopter la diplomatie numérique, car cette dernière s’est présentée à eux comme une excellente occasion de “frapper” diplomatiquement au-dessus de leur poids politique ou économique. On suppose donc qu’en étant en mesure d’atteindre et d’engager directement des millions de personnes, les MAE et leur réseau d’ambassades pourraient influencer positivement l’opinion du public mondial sur le pays d’origine et, ce faisant, renforcer la position diplomatique du pays dans des contextes bilatéraux ou multilatéraux. L’argument est d’une logique séduisante, notamment en raison de l’étendue, de l’échelle et de la portée que la diplomatie numérique permet aux MAE de poursuivre. En même temps, il souffre d’un défaut structurel : à savoir que les technologies numériques constituent une source de pouvoir distincte qui, si elle est correctement exploitée, peut compenser les déficiences du pouvoir dur ou doux. En fait, le mode de fonctionnement des technologies numériques consiste à créer une plate-forme à travers laquelle d’autres formes de pouvoir peuvent être projetées à l’appui de certains objectifs de politique étrangère. En bref, le numérique ne peut pas donner aux MAE la force de Superman, mais il peut les aider à canaliser la force dont ils disposent déjà de manière plus efficace et productive.

La deuxième idée fausse, relativement bien ancrée, est le mythe de la promenade dans le parc, qui soutient l’idée que le “passage au numérique” est facile et que les MAE peuvent poursuivre avec succès leurs ambitions diplomatiques numériques avec des investissements relativement modestes en matière de formation et de ressources. La vitesse à laquelle le public mondial a migré vers le numérique renforce l’idée de l’accessibilité des plateformes de médias sociaux et l’idée que toute personne possédant des compétences techniques de base peut prendre part aux conversations en ligne, les façonner et les influencer. Ce que ce point de vue néglige de reconnaître, cependant, c’est qu’en l’absence de direction claire ou de boussole stratégique, les méthodes tactiques, par essais et erreurs, par lesquelles les AMF cherchent à construire leur profil numérique et à maximiser l’impact de leur présence en ligne ne peuvent pas démontrer leur valeur au-delà de la diffusion du message. En d’autres termes, l’adoption d’outils numériques sans stratégie globale sur la manière dont ils devraient être utilisés pour soutenir certains objectifs de politique étrangère risque de découpler la diplomatie numérique de la politique étrangère. L’utilisation stratégique des plateformes numériques impose un ordre aux activités numériques par la définition d’objectifs mesurables, de publics cibles et de paramètres d’évaluation. Les objectifs déterminent le public cible, qui à son tour détermine les plateformes, les méthodes et les paramètres à utiliser. Cela implique que la formation ne peut pas se limiter à l’art de rédiger des messages, mais qu’elle doit plutôt se professionnaliser et se concentrer sur le développement de compétences permettant aux diplomates numériques d’exploiter stratégiquement la puissance des plateformes numériques pour atteindre des objectifs prédéfinis et mesurables.

L’utilisation stratégique des plateformes numériques impose un ordre aux activités numériques par la définition d’objectifs mesurables, de publics cibles et de paramètres d’évaluation. Les objectifs déterminent le public cible, qui à son tour détermine les plateformes, les méthodes et les paramètres à utiliser.

La troisième idée fausse, de plus en plus répandue, est le mythe de l’extinction, selon lequel la diplomatie numérique va progressivement remplacer ou rendre superflues les formes traditionnelles de diplomatie. Du côté le plus faible du mythe, il existe une perception selon laquelle les technologies numériques ont la capacité de changer fondamentalement la façon dont les diplomates remplissent leurs fonctions traditionnelles de représentation, de communication et de négociation, au point qu’elles pourraient même mettre “fin à la diplomatie”, comme l’a dit Lord Palmerstone lorsqu’il a remarqué l’arrivée du télégraphe. Des versions plus fortes du mythe vont un peu plus loin et reconnaissent la possibilité que les ambassades physiques et même les diplomates soient un jour remplacés par la réalité virtuelle (VR) et l’intelligence artificielle (AI) . Si les technologies numériques ont démontré un potentiel évident pour révolutionner la façon dont les diplomates mènent la diplomatie publique, fournissent des services consulaires ou gèrent les crises, il faut néanmoins garder à l’esprit que la fonction essentielle de la diplomatie, à savoir l’établissement et la gestion des relations, ne peut être accomplie sans un contact humain étroit et soutenu. Le mythe peut donc avoir raison sur le fait qu’en augmentant l’efficacité, les technologies numériques réduiraient probablement le nombre de diplomates nécessaires pour remplir certaines fonctions de routine. Dans le même temps, l’hypothèse de l'”extinction” est peu crédible ; la négociation des valeurs et des intérêts humains ne peut être déléguée à des machines, et la confiance et la compréhension mutuelle qui font tourner les rouages de la diplomatie ne peuvent être construites sans les humains.

La quatrième idée fausse, et plutôt sombre, concernant la diplomatie numérique est le mythe de Dark Vador, qui voit le potentiel positif des plateformes numériques pour l’engagement et la coopération risquer d’être détourné par le “côté obscur” de la technologie et réorienté à des fins de propagande. Les campagnes de désinformation numérique attribuées au gouvernement russe, qui aurait cherché à disrupter les processus électoraux en Europe et aux États-Unis ces dernières années, offrent des preuves crédibles à l’appui de ce point de vue (Commission des relations étrangères du Sénat américain 2018). Plus inquiétant, le mode de fonctionnement du média numérique en fait une cible facile à utiliser pour la propagande. La diffusion algorithmique du contenu et le contournement des filtres des médias traditionnels et des gardiens de la formation de l’opinion font que la désinformation se répand plus rapidement, atteint plus profondément, devient plus chargée émotionnellement et, surtout, devient plus résiliente en raison du biais de confirmation que les écho-chambres en ligne permettent et renforcent (Bjola 2018).

Cela dit, il ne faut pas oublier que toute technologie est confrontée au problème de la double utilisation, comme l’illustre clairement le cas de l’énergie nucléaire. Il est également important de tenir compte des tendances : avec 3,02 milliards de personnes, soit 38 % de la population mondiale, qui devraient être présentes sur les médias sociaux d’ici 2021, un taux de pénétration de la téléphonie mobile en croissance rapide et le lancement prévu de la technologie 5G dans les prochaines années, le potentiel d’un engagement diplomatique numérique positif et significatif est fort et substantiel. Tant que les avantages potentiels de la diplomatie numérique l’emporteront sur les risques, la pollution du média en ligne par le “côté obscur” restera probablement contenue, même si ses effets pernicieux ne seront peut-être pas complètement éliminés.

Bien faire les choses

ans un effort pour dépasser ces idées fausses, les MAE ont commencé à modifier leur priorité politique, passant de la simple conduite de la diplomatie numérique à l’objectif plus ambitieux de “bien faire les choses”. “Diplométrie”, le nouveau terme inventé par les MAE pour mesurer l’impact numérique, cherche, par exemple, à identifier les combinaisons quantitatives de facteurs (objectifs mesurables, indicateurs de progrès, ratios d’engagement, etc.) qui peuvent le mieux suivre et façonner l’impact des politiques et campagnes numériques en temps réel. Dans le même temps, réussir la diplomatie numérique ne peut se réduire à un exercice de fine mise au point des métriques quantitatives de diffusion des messages (Bjola 2016). Elle doit également impliquer une approche qualitative par laquelle on peut saisir si l’engagement numérique peut façonner les opinions du public cible et s’il peut générer des relations en ligne pertinentes pour l’activité diplomatique hors ligne.

Dans ce contexte, on comprend de plus en plus qu’il ne suffit pas de “copier et coller” les méthodes et stratégies de la communication politique ou du marketing commercial pour “réussir”. Il faut au contraire mieux comprendre les caractéristiques intrinsèques du support numérique. Les MAE doivent donc aller au-delà de l’accent mis actuellement sur l’aspect public, le “front-end” de la diplomatie numérique (diffusion de messages et engagement) et réfléchir soigneusement à la manière de concevoir l’architecture “back-end” soutenant leurs stratégies et opérations numériques (analyse de données et développement de réseaux). En d’autres termes, sans une bonne compréhension des processus par lesquels les données sont partagées en ligne, de la manière dont les communautés se forment et évoluent en ligne, et du lien entre les deux, les MAE ne seront pas en mesure de passer au niveau suivant de professionnalisation de la diplomatie numérique.

On comprend de plus en plus que pour “bien faire les choses”, il ne suffit pas de “copier-coller” les méthodes et stratégies de la communication politique ou du marketing commercial. Il faut au contraire mieux comprendre les caractéristiques intrinsèques du support numérique.

Trois objectifs clés devraient guider les efforts des AMF dans cette direction : a) Comment minimiser l’écart de perception entre le public et l’image de soi de l’AMF (convergence des perceptions) ; b) Comment s’assurer que les réseaux en ligne soutiennent et renforcent les objectifs stratégiques de l’AMF (mise en réseau productive) ; c) Comment adapter et améliorer le répertoire des compétences nécessaires pour répondre aux points a) et b) (formation).

Du point de vue de l’engagement, le type, la taille et la portée du “réseau de réseaux” que les MAE (ou les ambassades) construisent et gèrent en ligne peuvent faire une différence significative dans leur capacité à amplifier et à protéger leur influence numérique. Plus ces réseaux sont diversifiés, étendus et connectés, plus leur capacité à s’étendre dans de multiples configurations est forte et, par extension, plus l’influence numérique du MAE est grande. La construction de réseaux numériques est toutefois une affaire délicate. Elle ne peut être réduite à un effort visant à attirer des adeptes sans discernement ; elle doit viser à créer des communautés en ligne dotées d’une boussole stratégique afin qu’elles puissent soutenir et renforcer les objectifs de politique étrangère du MAE. Cinq questions sont particulièrement importantes à considérer lors de la construction des “réseaux de réseaux” (NN) : Quel type de NN est le plus approprié pour faire avancer les objectifs de l’AMF ? Comment activer les NN pour soutenir les politiques de l’AMF ? Comment éviter le piège de “prêcher à la chorale” ? Comment s’assurer que le NN n’est pas utilisé par des adversaires contre l’AMF elle-même ? Comment convertir l’influence numérique des NN en influence “hors ligne” ?

Les première et deuxième considérations concernent la question de l’efficacité. Il est important pour les MAE de s’assurer que leur communauté d’influenceurs en ligne comprend une bonne combinaison de décideurs politiques, de journalistes, d’universitaires, de diplomates et de dirigeants de la diaspora, qui s’intéressent activement aux politiques des MAE. Les troisième et quatrième considérations mettent en évidence les risques que les réseaux numériques peuvent représenter pour l’activité des AMF. Plus précisément, les AMF doivent s’assurer que leurs messages dépassent la couche immédiate de publics sympathisants et que leur réseau dispose de suffisamment de solutions de sécurité (par exemple, des algorithmes et/ou des contre-récits) pour prévenir ou détourner les tentatives de détournement potentielles par des groupes rivaux. Enfin, la connexion entre le MAE et son réseau en ligne doit être suffisamment forte pour qu’elle puisse conduire à des résultats hors ligne pertinents pour le MAE (par exemple, des contributions à la recherche de la part d’universitaires, des rapports médiatiques de la part de journalistes, des initiatives de partenariat de la part d’autres diplomates, etc.).

Enfin, du point de vue du développement des compétences, les MAE doivent revoir l’éventail des compétences dont les diplomates ont besoin pour réussir dans leur travail à l’ère numérique. Plus précisément, ils doivent identifier les compétences traditionnelles qui sont moins ou plus pertinentes, celles qui le sont encore mais qui doivent être actualisées, et les nouvelles compétences nécessaires pour intégrer les technologies numériques dans les activités des MAE. On pourrait s’attendre, par exemple, à ce que la numérisation soit d’une grande utilité pour les services consulaires, en réduisant la charge de travail liée aux demandes de renseignements, aux annonces et au traitement des documents. Les compétences liées à la communication, à l’établissement de rapports et à l’engagement culturel resteront pertinentes, mais elles doivent également faire preuve de compétence pour le support numérique. De nouvelles compétences telles que l’analyse des données, le raisonnement visuel et la pensée adaptative seront particulièrement utiles pour lire les modèles de comportement en ligne, projeter des messages efficacement et réagir avec succès aux événements en ligne en temps réel. L’évolution du répertoire des compétences inciterait, par nécessité, à repenser les méthodes de formation et les plates-formes de diffusion que les académies diplomatiques utilisent actuellement dans leur travail. Des systèmes de diffusion des connaissances centrés sur des conférences et des séminaires hors ligne, la formation diplomatique à l’ère numérique devra adopter des modèles de génération de connaissances dispensés sur de multiples plateformes en ligne et axés sur la simulation basée sur les données, l’élaboration de scénarios et l’analyse des réseaux sociaux.

De nouvelles compétences telles que l’analyse des données, le raisonnement visuel et la pensée adaptative seraient particulièrement précieuses pour lire les modèles de comportement en ligne, projeter efficacement des messages et réagir avec succès aux événements en ligne en temps réel.

Pour conclure, le potentiel d’innovation de la diplomatie numérique reste largement inexploité, mais pour y accéder, il est important de comprendre ce que la diplomatie numérique peut faire, ce qu’elle ne peut pas faire, et d’éviter de brouiller les pistes entre les deux. Alors que l’attention des MAE s’est jusqu’à présent concentrée sur l’aspect public de la diplomatie numérique (diffusion de messages et engagement), la prochaine étape doit impliquer un rôle plus actif dans l’établissement de l’architecture “back-end” soutenant les stratégies et opérations numériques des MAE (analyse de données et développement de réseaux). De cette façon, le fossé entre la diplomatie numérique et la politique étrangère, ouvert par l’utilisation tactique de la diplomatie numérique, peut être réduit et minimisé par une approche stratégique qui relie les objectifs de politique étrangère aux publics cibles, aux méthodes d’engagement, au développement des compétences et à l’influence en ligne/hors ligne.