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Le Strategikon de l’empereur Maurice (582-602) est l’un des précieux dépôts de stratégie militaire que nous a légués l’Empire byzantin (ou romain oriental), non seulement en raison de la fenêtre unique qu’il offre sur l’organisation militaire de l’Empire.

Après l’effondrement de l’Empire d’Occident, les Byzantins ont ajusté tous les aspects de la stratégie et des tactiques militaires pour faire face aux dures leçons infligées par les différentes tribus envahissantes. L’armée a assimilé le meilleur des tactiques utilisées par leurs adversaires, les Huns, les Goths, les Scythes et les Perses, entre autres. Elle incorporait des tactiques de cavalerie mobile disciplinée, ainsi que des cavaliers lourdement armés ou cataphractaire. À une époque où l’Europe occidentale et son système féodal naissant s’enfonçaient dans des guerres intestines entre barons rivaux, Byzance maintenait l’une des rares armées professionnelles non mercenaires d’Europe dont l’entraînement, les tactiques et l’organisation systématique étaient véritablement uniformes. Les tactiques des armées byzantines ont permis de défendre l’empire contre les envahisseurs principalement arabes, bulgares et turcs pendant de longues périodes sous les dynasties isaurienne, macédonienne et komnénienne. Située à la charnière entre l’Europe et l’Asie mineure, la réussite de Byzance à contenir les premières invasions islamiques est aussi importante que la crise de succession mongole pour la formation de l’Europe telle que nous la connaissons.

Si l’Art de la guerre de Sun Tzu mettait l’accent sur l’esprit stratégique assorti d’annotations tactiques, Maurice a beaucoup écrit sur la manière de mettre une stratégie en pratique. Le Strategikon est essentiellement un manuel pour les généraux, un traitement étape par étape de la levée, de la formation, de la logistique, des formations, de la discipline, de l’équipement, des formations, des tactiques de combat et du calcul stratégique des armées byzantines. C’est précisément cette approche globale et méthodique qui place Maurice dans la tradition des armées de Marius et de César, à une époque où la plupart des “armées” d’Europe étaient composées de nobles, qui s’affrontaient fréquemment et étaient parfois réunis par une menace extérieure, et de paysans ayant reçu une formation militaire minimale.

Points utiles de la stratégie : Livres VII et VIII

Les livres VII et VIII du Strategikon portent le plus directement sur la stratégie en tant que telle, bien que la pensée stratégique soit évidente tout au long du livre. Le livre VIII, “Instructions générales et maximes”, est l’un des plus grands ouvrages méconnus sur le leadership, et devrait être lu en même temps que l’Art de la Guerre par tout aspirant leader dans n’importe quel domaine. Maurice a des critères extrêmement élevés en matière de commandement militaire, et une grande partie de ce qu’il dit rappelle étonnamment les meilleurs conseils des chefs d’entreprise, militaires, politiques et sociaux des temps modernes.

1. L’art du changement

Un trait commun à tous les grands stratèges, depuis Sun Tzu jusqu’à nos jours, est l’importance accordée à l’adaptation de sa propre approche pour neutraliser les avantages de l’ennemi et multiplier ses faiblesses de manière presque automatique. Des arts martiaux entiers sont formés autour de ce principe : traiter l’énergie entrante par son égal et son opposé. L’Empereur Maurice est un maître de cette stratégie.

  • Quelle que soit la force de l’ennemi, faites-en une faiblesse. Si sa force est le nombre, attaquez son ravitaillement. Si c’est la cavalerie, attaquez-la à la fin de l’hiver, lorsque ses chevaux sont au plus mal.
  • Utilisez les faiblesses existantes de l’ennemi. Multipliez les dissensions et la corruption dans leurs rangs. S’ils sont indisciplinés, faites comme si vous vouliez attaquer et attendez qu’ils s’agitent.
  • “Un bon général est celui qui utilise ses propres compétences pour s’adapter aux opportunités qu’il obtient et à la qualité de l’ennemi.”
  • Si votre force est petite, choisissez un endroit étroit où combattre, réduisant ainsi l’avantage de l’ennemi et évitant d’être débordé.
  • Si l’ennemi s’appuie sur des archers, attaquez lorsque les cordes de leurs arcs sont mouillées par la pluie.
  • Adaptez votre stratégie à la disposition du général ennemi. S’il est du genre téméraire et intransigeant, provoquez-le. S’il est prudent et réservé, attaquez-le par des raids surprises, et ainsi de suite.
  • Choisissez votre terrain en fonction de la faiblesse de l’ennemi. Combattez dans les bois s’il est plus doué pour le combat en plaine, en plaine s’il préfère le combat en montagne, et ainsi de suite. À cette fin, Maurice insiste pour que même les chevaux soient entraînés à manœuvrer sur des terrains accidentés et vallonnés.

2. Logistique et approvisionnement

Maurice est méticuleux quant aux fondements logistiques du pouvoir, jusqu’à la nourriture transportée dans les sacoches de ses troupes. Il consacre un livre entier à ce sujet, et même dans ces deux chapitres, il enjoint à ses commandants d’étudier les moyens d’empoisonner les réserves de nourriture de l’ennemi tout en protégeant les leurs, de s’assurer que les chevaux sont abreuvés avant la bataille, de stocker du foin pour les chevaux pendant les guerres de cavalerie contre cavalerie et bien d’autres points de préparation. Dans le livre VII, son principal souci est que l’armée se dote d’une réserve suffisante pour pouvoir rebondir après une défaite ou poursuivre la guerre si l’occasion se présente.

Dans le même ordre d’idées, il vaut mieux priver l’ennemi de ressources que de le rencontrer en bataille rangée.

3. Collecte des renseignements

Maurice met l’accent sur la collecte de renseignements. Le repérage continu, les patrouilles et même l’utilisation d’espions et la séduction de transfuges font partie de son répertoire. Il donne même des instructions particulières sur ce qu’il faut faire face à un ennemi inconnu et puissant, conseillant à ses commandants de s’engager d’abord dans des raids à petite échelle pour déterminer leurs méthodes de guerre et renforcer la confiance du côté byzantin.

4. Dissimulation et tromperie

Maurice fait tout son possible pour s’assurer que le nombre et la disposition de ses propres forces ne soient pas visibles jusqu’à la dernière minute, en déplaçant les unités séparément les unes des autres afin qu’elles ne puissent pas être vues en même temps, en envoyant des groupes d’embuscade et des unités plus importantes pour empêcher la reconnaissance de l’ennemi, et même en se cachant dans les bois jusqu’à ce que l’ennemi soit très proche. La seule exception est si un espion est pris et que l’armée est forte et en excellente condition, auquel cas l’espion doit être libéré pour retourner livrer à l’ennemi la nouvelle de son infériorité.

Maurice propose d’envoyer de faux messages et des rumeurs dans l’intention qu’ils soient interceptés par l’ennemi, ainsi que des feintes et des tactiques trompeuses. Sa stratégie pour tromper un ennemi à sa poursuite est d’une grande simplicité : allumez un feu à un endroit et partez dans une autre direction. L’ennemi se dirigera vers le feu.

Comme les armées de cette période savaient très bien qu’une armée prête à parader n’est jamais prête au combat, elles avaient tendance à juger ouvertement de la capacité de combat d’une armée par la fadeur de son apparence. Maurice conseille des mesures pour paraître aussi terne que possible jusqu’au moment de la bataille, et ainsi intimider l’ennemi.

5. Fortification spirituelle

  • “Avant de se mettre en danger, le général doit vénérer Dieu. Quand il sera en danger, il pourra alors prier Dieu en toute confiance, comme un ami.”
  • Les troupes doivent chanter des prières matin et soir, et les bannières doivent être bénies avant la bataille.
  • Outre ces manifestations manifestes d’activité spirituelle, Maurice met l’accent sur l’avantage spirituel et psychologique qu’il y a à ne faire la guerre que pour des causes justes, à régler les guerres par la diplomatie là où l’ennemi sera facilement satisfait, et à se comporter, selon les normes byzantines, honorablement envers l’ennemi, quel que soit son propre comportement.

6. Leadership

Les troupes : Diriger, ne pas gérer

  • “L’esprit du commandant se communique naturellement aux troupes”. Maurice reconnaît que l’armée ne vaut que par son général, et que chaque général crée l’armée qu’il mérite par son attitude, sa disposition et sa conduite. Un général doit être “calme dans les urgences, prudent dans ses conseils, courtois envers ses associés.”
  • Maurice cite un dicton selon lequel “il vaut mieux avoir une armée de cerfs commandée par un lion qu’une armée de lions commandée par un cerf.” Pour cette raison, le général doit présenter une apparence joyeuse et imperturbable, quelle que soit la situation. De plus, un général doit montrer l’exemple par son comportement “en se formant aux idéaux les plus élevés… et en s’abstenant de ce que ses soldats devraient s’abstenir.”
  • “…le général ne doit pas se mettre à part… mais il doit commencer le travail et peiner avec ses troupes autant que possible. Un tel comportement conduira le soldat à être plus soumis à ses officiers, même si ce n’est que par honte, et il accomplira davantage.”
  • “Le mode de vie du général doit être clair et simple, comme celui de ses soldats.” Rien, écrit Maurice, n’est plus destructeur pour une armée qu’un général qui aime vivre dans le luxe, car les hommes verront le décalage entre leurs difficultés et l’aisance du général et deviendront corrompus et sans scrupules.
  • Un général doit se comporter de manière “paternelle” envers ses troupes, “donner des ordres de manière modérée”, “donner des conseils et discuter des questions essentielles avec eux en personne”. Il doit se préoccuper de “leur sécurité, leur nourriture et leur solde régulier”.
  • Le général doit prendre toutes les mesures possibles pour accroître la confiance de ses troupes et leur remonter le moral, quels que soient les revers.
  • Affectez les gens à des tâches dans lesquelles ils réussiront. Affectez les lâches et les officiers faibles à des tâches d’échelon arrière, et les hommes honnêtes et capables à des postes responsables, comme les éclaireurs et les officiers de ligne. Testez le courage de vos hommes avant de les emmener au combat, et si vous constatez que leur courage diminue, prenez des mesures pour renforcer leur confiance, une compétence à la fois.
  • La vraie motivation vient de l’attente du succès et des récompenses, et non de la peur de la punition. La peur mène à la haine, et les punitions sévères à la mutinerie.
  • Le général doit être perçu comme un juge juste et impartial dans tous les cas, même entre son propre peuple et ses alliés. Il doit mener une enquête approfondie et punir avec clémence.
  • Prenez soin des blessés et des morts, sinon l’armée ne se battra pas bien.

7. Leadership responsable :

  • Un général doit “veiller à ce que les civils ne soient pas blessés.” Le règlement de Maurice est assez strict concernant tout dommage causé à la propriété d’un citoyen romain. Cela implique que le chef doit assumer la responsabilité de l’impact plus large de son organisation sur le peuple et la société.
  • Prenez le temps de faire des plans. Une fois que vous avez pris une décision, mettez-la en œuvre immédiatement.
  • Gravitas : évitez l’exaltation et la dépression excessives.
  • Un général doit prendre les précautions d’usage, comme la construction de camps fortifiés, même lorsqu’il pense être en sécurité ; de mémoire d’homme, trop de chefs militaires et politiques ont donné l’excuse que Maurice conseille à un général de ne pas donner : nous ne nous y attendions pas. Un général est responsable de s’attendre à tout retournement raisonnablement prévisible.
  • Il y a des règles dans la guerre pour une raison. Traitez bien les envoyés ennemis, et respectez les accords jurés. Si les deux camps peuvent s’entendre sur ces principes, ils peuvent fonctionner à l’avantage des deux. Trahissez-les, et ils sont fermés pour toujours.
  • Chaque soir, un général doit réfléchir à ses erreurs et omissions de la journée, et à ce qu’il fera pour les corriger le lendemain.

8. La voie du général :

  • “Le meilleur général n’est pas l’homme de noble famille, mais l’homme qui peut être fier de ses propres actions.”
  • “Un général qui désire la paix doit se préparer à la guerre.”
  • Changez vos tactiques, surtout lorsqu’elles fonctionnent depuis un certain temps.
  • Ne pas étudier l’ennemi et les possibilités de retournement sur le champ de bataille est le signe d’un général inepte et amateur.

Maurice croyait fermement à la tactique, à la stratégie et à la préparation minutieuse plutôt qu’à l’audace brute ou à la force écrasante, et il s’attachait donc à former des chefs qui maîtrisaient cette approche. “Les animaux sauvages, écrit-il, sont capturés en faisant des repérages, en utilisant des filets, en se tenant à l’affût, en traquant, en tournant en rond et par d’autres stratégies de ce genre plutôt que par la force pure”.

On retrouve partout dans le Strategikon les traces des leçons douloureuses données à l’armée romaine par les barbares dans la période que nous appelons aujourd’hui l’Antiquité tardive. L’injonction de Maurice de ne jamais laisser les alliés barbares camper avec l’armée byzantine, s’en approcher ou apprendre ses tactiques porte les marques d’une leçon très coûteuse bien apprise. De même, il recommande expressément un entraînement minutieux de la cavalerie et préconise une force composée principalement de cavaliers.